DÉCADENCE.

Jan 9, 2023

Lors d’une récente discussion autour de l’état de déliquescence dans lequel se trouve la profession d’avocat, une ancienne lecture m’est revenue naturellement en mémoire. Je sais que c’est le grand ethnologue Claude Lévi-Strauss qui en est l’auteur, mais je ne peux la référencer tellement elle est lointaine.

Décrivant les sociétés primitives, Lévi-Strauss les qualifie de sociétés mécaniques et les compare aux sociétés très évoluées qu’il qualifie de sociétés thermodynamiques.

– Les premières, telles le pendule d’une horloge, se nourrissent de leur propre énergie, très peu d’énergie, mais elles n’avancent pas ou très peu. C’est le cas notamment des pygmées d’Afrique centrale, des aborigènes de l’Australie et des tribus d’Amazonie, qui n’ont pas connues les révolutions qu’ont connu les autres sociétés du monde (les révolutions agricole, industrielle et numérique) et qui sont encore des sociétés de chasseurs-cueilleurs, vivant dans un éternel recommencement et incapables d’entrer dans l’histoire.

– Les deuxièmes, ne se suffisant pas de leurs petite énergie intrinsèque, elles ont besoin de trop qu’elles cherchent partout et par tous les moyens. Et plus elles en consomment, plus elles avancent et plus loin elles arrivent. C’est le cas des pays occidentaux, de la Chine moderne et du surprenant Qatar.

Cette comparaison ethnographique entre les sociétés humaines m’a toujours séduit et j’aime l’appliquer partout où elle peut me servir. Par exemple que si ma profession décline, c’est qu’elle est devenue mécanique, ne nécessitant que très peu d’énergie, et n’évoluant pas. On peut y faire carrière, prospérer, et même faire une petite fortune, sans se donner la peine d’aller toujours plus loin dans la connaissance du droit, sans élargir son horizon culturel, vivant seulement de quelques textes et de quelques automatismes acquis avec le temps, des automatismes qu’on appelle par ignorance expérience. Et comme l’ordre est la somme des avocats qui le composent, et comme ceux-ci évoluent mécaniquement, rien n’étonne qu’en conséquence l’ordre lui-même évolue mécaniquement en regressant. Fini le temps des grands ténors, fini le Jurassique de la profession, l’ère de la glaciation s’installe.

Pour donner un exemple du thermodinamisme dans le domaine intellectuel nécessaire à notre profession, j’ai conseillé à mes confrères avec qui je conversais de regarder les vidéos de maître Vergès plaidant la défense du criminel de guerre klaus Barbie ou du bâtonnier Marc Bonnant défendant Charles Baudelaire dans le procès simulé de ” Les fleurs du mal”. Ils y verront, ai-je pensé, s’ils y mettent la volonté qu’il faut, tout le travail sur soi, toute la culture et toute l’érudition qu’exige notre profession pour briller, pou aller loin et pour grandir. Le feront-ils ou trouveraient-ils que cela ne vaut pas la peine dans une société qui se suffit de peu?

Ce qui est valable pour ma profession l’est autant pour ma fonction. Je suis certain que ce que je vais affirmer peut paraître attentatoire pour certains collègues, comme ce qui précède peut l’être pour certains confrères, mais les plus honnêtes conviendront qu’il y a de la vérité dans ces propos: Le drame de l’Université algérienne, sa décadence tant décriée, a pour cause le fait qu’elle soit devenue complètement mécanique. Tout est question de temps seulement, il suffit d’y être recruté pour atteindre les sommets de la hiérarchie scientifique, souvent sans apprendre ni enseigner rien de fondamental, et devenir docteur sans être docte, être professeur sans être capable de professer une science ou une connaissance propre et même en étant convaincu que la terre est plate et que c’est le soleil qui tourne autour d’elle. Non que l’université ne soit pas suffisamment fournie en énergie pour décoller, mais parce que l’énergie qu’elle reçoit, elle ne l’utilise pas de manière efficiente. En effet, dans son activité de recherche, qu’a-t-elle trouvé d’important, d’utile et d’enrichissant pour le pays et ce malgré les sommes colossales qu’elle a longtemps englouties?

Et dans la mesure ou l’université dépend dans du niveau de son personnel, il est certain qu’elle souffre de ses défaillances comme elle aurait pu bénéficier de ses performances.

L’absence de l’énergie est en tout pareille au mauvais usage de celle-ci. Le Qatar avais-je dit, est un pays thermodynamique et les tribus de l’Amazonie des sociétés mécaniques. Entre les deux il y’a l’Algérie qui n’a pas su décoller pour avoir fait un très mauvais usage de son énergie, pourtant gigantesque, et qui aurait pu faire d’elle un pays des plus enviables.

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