D’Ibn Arabi à l’Emir Abd-El-Kader de Mustapha Cherif

 

 

 

 

Quand l’assurance nuit à la Connaissance

Je viens de parcourir laborieusement l’article publié par le journal « l’Expression » du 24 mars passé, signé Mustapha Cherif, et ayant pour titre « d’Ibn Arabi à l’Emir Abd-El-Kader ». L’attrait du sujet malgré sa difficile lecture (induite par une absence d’ordre et l’impossibilité d’en saisir le but), le nom de l’auteur et les hautes charges qu’il a occupées dans un secteur vital (Ministère de l’Enseignement Supérieur), nonobstant ses multiples activités internationales, me prédisposaient à la lecture d’un texte que j’étais sûr  de classer avec quelques rares articles-de Mostafa Lacheraf,  Abdou Limam ainsi que d’autres- qui, chatouillant mon orgueil et ma fierté, ont une place spéciale dans ma bibliothèque. Mais ma déception, surtout pour la manière dont le texte a été concocté, a été indicible et mon enthousiasme s’est vite refroidi.

Le titre, en lui-même, concerne les lecteurs versés sur le sujet et ceux qui, aujourd’hui nombreux – mode oblige- ont un engouement pour la mystique sans pour autant  en maîtriser les subtilités qui  excitent la curiosité intellectuelle. Les premiers  resteront sur leur faim et les seconds ne sauront-sans jeu de mots-à quel saint se vouer. Un sujet comme celui que nous avons sous les yeux impose à son auteur un article où, à la clarté qui doit primer, doit s’allier  une pédagogie magistrale- hélas  totalement absente dans ce qui nous est proposé – ce qui n’aurait pas été de trop pour une meilleure vulgarisation du message. Un éclairage  précis aurait  apporté autre chose au lecteur que les assertions avancées avec une absence totale de sources, de dates de naissance et de décès des mystiques cités et quelques lignes sur ce qu’ils furent et surtout déceler cet étrange vecteur véhiculaire utilisé qui autorise à les « réunir» ensemble. Le lecteur, livré à lui-même, est alors contraint de se débrouiller seul pour saisir ce que le texte-et donc l’auteur- n’arrive pas à lui présenter, ce qui relève de l’utopie. Cinq noms de soufis, cinq dimensions différentes et des appréciations communes qui vont à certains comme des gants et impossibles à coller à d’autres, ce que nous verrons dans le détail.

Avant d’aller plus loin, il faut rappeler une vérité qui tient au style d’Ibn Arabi : le Prophète (ç) a été envoyé à l’ensemble de l’humanité  utilisant une langue compréhensible par le plus grand nombre et ce sont les nations étrangères à l’Arabie qui vont en devenir maîtresses sur tous les plans. Or Ibn Arabi a son vocabulaire propre. Dans les Foutouhate al Makkya (les Illuminations de la Mecque), on trouve un style. Dans les « Fusûs El Hikam » (Les lobes de la Sagesse), ce sera un autre, tellement  ardu qu’aucun orientaliste au monde n’a pu traduire ce livre :

Nicholson l’Anglais, sommité mondiale, Professeur à Cambridge, baissa tout simplement  les bras en essayant de traduire en anglais « les Fusûs » déclarant  à l’un de ses élèves Aboul Alaa Afifi (1897-1966)  à qui il donna le thème d’une étude de doctorat : « Voilà un livre difficile à comprendre dans sa langue en dépit des nombreuses interprétations qui en ont été faîtes ; qu’en sera- t- il dans une autre ? » (1).

Or, « el Fusûs » était justement proposé par l’orientaliste anglais à Aboul Alaa Afifi comme sujet de thèse en 1927. Le postulant raconte (1) : « J’ai accepté le sujet proposé par le Professeur Nicholson et j’ai entamé la lecture des œuvres d’Ibn Arabi en commençant par les Fusûs avec les commentaires de Kachani, à plusieurs reprises, mais »… « Le livre est écrit en arabe limpide et chaque mot, considéré  séparément, a un sens clair mais le sens général de chaque phrase ou d’un ensemble de phrases n’est qu’énigmes ou charades dont la complexité  et l’absence de visibilité croissent avec le commentaire ». Et le Docteur Afifi d’expliquer que ce n’est qu’après avoir lu plus de vingt ouvrages (entre édités et manuscrits) d’Ibn Arabi qu’il surmonta  tout ce qui lui entravait la compréhension. Il finira lui-même professeur à Cambridge.

Aucun orientaliste, que ce soit Louis Massignon (1883-1962) qui avait pourtant de très bonnes prédispositions pour la compréhension du langage ésotérique grâce à son étude « La passion d’El Halladj » (244 / 858 – 309 / 922) qui le mena plusieurs fois (on a parlé de sept) en Irak  pour se recueillir sur le tombeau du Fou de Dieu qui, bien avant sa mort, avait écrit qu’il mourrait sur la Croix, (ce qui lui arriva après un terrible martyre)  à l’issue d’un procès où l’esprit fut condamné au profit de la lettre et où la politique-il était taxé de crypto chiite- n’était pas étrangère, ni le néothomiste espagnol Asin Palacios, reconnu comme le plus grand spécialiste d’Ibn Arabi, auteur d’une remarquable biographie du Cheïkh El Akbar, brillamment traduite de l’espagnol à l’arabe par le prolifique philosophe polyglotte égyptien Abdou Er-Rahmane Badawi, ni Nicholson, ni Nyeberg le Norvégien qui a fait une étude intéressante sur les livres dits « petits » d’Ibn Arabi, ni même Ech-Chaârani (mort en 973 / 1565) qui a fait un excellent résumé des Foutouhate dans son livre « El Yaouakit oual Jawahir » n’ont abordé les « Fusûs ». Pourtant ce livre se  présente, en format normal,  en un seul volume d’un peu moins de 180 pages (avec commentaire) comparé à « el- Foutouhate  Al- Makkiyya» qui, lui, compte quelque quatre mille et Chodkiewicz  a  estimé qu’à cause de la spécificité de la terminologie propre à Ibn Arabi, la traduction des « Foutouhate » en français nécessiterait environ quinze mille pages ! Il nous faut repréciser que la langue utilisée dans les « Fusûs » est d’un autre style que celui utilisé dans les « Foutouhate » d’où une difficulté de plus pour aborder Ibn Arabi.

Selon Hadjji Khelifa (1017 /  27 Dhoul Hijja 1067 – 1609 / 6 octobre 1657), auteur du célèbre « Kechf Ezzunûn » où sont cités les titres de 15 000 ouvrages, 1 000 auteurs et 300 thèmes, il existe vingt-deux commentaires des « Fusûs » et, selon Mohamed Rajeb Hilmi, un descendant d’Ibn Arabi et commentateur de son livre-clé, trente sept (entre arabes, persans et turques). Les plus célèbres sont ceux d’El Kachani (mort en 730 / 1330 à Baghdad), de Sadr-Eddine El Konoui (mort en 671 / 1272), élève d’Ibn Arabi – de Konya, en Turquie où a résidé son maître – de Abdurrahmane El – Jami (mort en 898 / 1492) ainsi que de Abdelghani En-Naboulsi mort en 1143/1730. Henri Corbin (1903-1978) affirme que « sur 856 ouvrages d’Ibn Arabi prouvés, seuls 550 nous sont parvenus, attestés par 2917 manuscrits ». Osman Yahya a dénombré, lui, cent vingt deux commentaires dans la seule langue persane pour les« Fusûs » !

Avec ce qui précède, nous remarquons que, pour un livre écrit en arabe, par un auteur arabe, les commentaires qui en ont été faits  l’ont été davantage dans les langues turque  et persane. N’y a–t-il pas des notes en marge sur le  commentaire d’El Kaïsari écrites par l’Ayatollah Khomeiny (1902-1989) lui-même ? Le livre en question,  le plus important de tous ceux écrits par le grand mystique andalou, doit être abordé avec un mélange homogène, équilibré et hautement dosé en connaissances ésotérique et exotérique et, à de très rares exceptions, ceux qui  veulent s’attaquer à Wahdat al Wujûd (l’Unicité de l’Etre) thème central de ce livre et de l’œuvre d’Ibn Arabi en général, gagneraient  à méditer cela. Mais la mise de côté de tout sentiment d’infatuation avec un minimum de modestie et d’humilité  et un maximum de connaissances très pointues sont, au préalable, nécessaires. Mais, signe des temps, ces exigences relèvent aujourd’hui, chez nous, de la gageure.

Pour conclure nous rappelons que «  la doctrine d’Ibn Arabi est basée sur le logos, loi de l’Etre et de la Nécessité, qui n’est autre  que la première épiphanie de Dieu ». Voici ce qu’en conclut un des plus récents commentateurs des Fusûs, Aboul Alaa Afifi :

الفصوص كتاب في الفلسفة الإلهية الممتزجةِ بالتصوف  البحتٍ. وغاية المؤلف فيه البحثً  في طبيعة الوجود بوجه عام وصلة الوجودِ الممكنِ-العالم- بالوجود الواجب- الله- وأخص ناحية فيه كما تشهدُ بذلك عناوينُ فصولِه البحثَ في الحقيقة الإلهية متجليةٍ في أكمل مظاهرِها في صورِ الأنبياءٍ عليهم السلامُ فإن كل فصٍ من فصوصه يدور حول حقيقة نبي من الأنبياء يُسمِيها كلمةَ فلانٍ أو فلانٍ وهي تمثل صفة من صفات الحق.

Traduction : « Al Fusûs ne relève pas d’une démarche purement soufie. C’est plutôt un ouvrage de théosophie imprégnée de soufisme, l’objectif principal de l’auteur étant de traiter les questions relatives à la quiddité de l’Etre de manière générale, puis de déterminer les rapports entre l’être possible (l’Univers) et l’Etre Nécessaire (Dieu). Comme en témoignent les titres de ses chapitres, la spécificité de cet ouvrage réside dans les développements consacrés à la réalité divine, manifestée dans ses épiphanies les plus parfaites à  travers les Prophètes en tant que figures archétypes. Chaque chapitre (Fass, littéralement chaton) a pour thème “la réalité” de l’un des Prophètes. Cette réalité, désignée par “Verbe ” de tel Prophète, n’est en effet rien d’autre que la manifestation de l’un des Attributs de Dieu, l’Etre par excellence ». (1-2).

Chaque paragraphe de l’article fait apparaître une étrange redondance avec ceux qui le précèdent ou le devancent, traduisant soit une précipitation dans la rédaction ou un copier-coller hâtivement et maladroitement utilisé mais ne laisse jamais transparaître une maîtrise du sujet. L’obligation de suivre le cheminement de l’auteur pour élaborer notre réponse  ne manquera pas d’avoir un impact qui risque de nous mettre à l’index. Mais aucun choix ne nous est laissé. Conscient de cela, nous demandons à ceux qui relèvent cet aspect  de nous honorer de leur indulgence et leurs pertinentes  critiques seront les bienvenues. Mais poursuivons notre propos.

Plus grave est cette mise totale, par l’auteur, sous éteignoir  des Fouqaha qui ont joué un rôle  important dans la transmission et la défense de l’Islam. Cet éclectisme qui semble être sciemment voulu, blâmable à maints égards, nuisible à la cohésion communautaire, demeure inexplicable et va à contresens des conclusions  qu’avance l’auteur. Exclure les Fouqaha-en les taisant- dont la majorité était  pourtant portée sur le mysticisme (tel celui d’Abou Hamid El-Ghazzali –mort en 505/1111-, d’El Jounaïd mort en 297/ 909- de Tarmidhi mort en 320/932, de Sidi Abd-El-Kader El Jilani mort en 561/1165, de Abdelkrim El Jili mort en 826/1426 etc. pour ne citer que ceux-là) est inexplicable. Il n’est de secret pour personne que les plus grands Soufis se démarquaient des Fouqaha-et nous le verrons un peu plus loin-mais  les occulter aujourd’hui ne sert pas l’unité et l’harmonie qui doivent primer dans les rapports que se doivent d’avoir les Musulmans entre eux si, unité et harmonie sont toutes deux  revêtues de tolérance et dénuées de calculs. Un exemple : le plus grand commentateur du Sahih de Boukhari, Ibn Hajar Al Askalani (mort en 852/1449)  a composé  un recueil englobant les hautes personnalités ayant marqué son siècle : « Ad-Dourar al kamina fi a’yane el mi ‘a Thamina » (Les perles embusquées des auxiliaires du VIIIème siècle) où sont citées indistinctement les sommités de cette période. Bien qu’ayant critiqué certains soufis, il affiche clairement un jugement tout à l’honneur d’Ibn Arabi et fera même un commentaire sur le poème dit « Ta’iyya » -poème mystique d’Ibn El Faridh l’Egyptien (576 / 1180   – 632 / 1234),  surnommé « le Sultan des Amants » celui-là même qui, sollicité par Ibn Arabi, pour faire un commentaire sur sa propre « Ta’iyya » (poème dont la rime se termine par la lettre « t »), répond au grand mystique andalou : « le commentaire que vous voulez de moi se trouve dans votre livre El Foutouhate El Makkiyya ». Un deuxième exemple : il concerne Ibn Sina (août 980-juin/juillet 1037) dont  El Jāmi (mort en 1142) considère  que son livre « les Directives et Remarques » (al-Ishārāt  wa Tanbihat) « conduit au blasphème et sa conception du monde n’apporte à l’âme que le pressentiment du malheur ». « Il – Ibn Sina – a été jugé trop philosophe par les religieux et trop religieux par les philosophes ». Il n’empêche que son livre « les Directives et Remarques »  fut commenté avec un rare soin par Fakhreddine Razi, né à Rayy (Téhéran en 543 / 1148 et mort à Hara en 606 / 1209), grande figure de l’Islam et auteur de l’une des plus importantes exégèses du Coran et la plus volumineuse. Des Cadis el Coudât (Juges des Juges), des plus grands rites de l’Islam ont été des serviteurs d’Ibn Arabi. Pourtant, comme nous l’avons précédemment signalé, tous les Jurisconsultes de l’Islam ont été viscéralement haïs par les Soufis sauf un : l’Emir Abd-El-Kader qui fut toujours entouré d’une pléiade de Fouqaha (les onze membres du Majliss Ec-choura, les Khalifats, les secrétaires, ses légendaires lieutenants tels les  Ben Allal, El Bouhmidi El Oulhaci, Benfréha El Mhaji et tant d’autres). Notre auteur n’hésitera pas pourtant  à  qualifier les Soufis de guides qu’ils le fussent réellement-et il y en a eu beaucoup-ou qu’ils ne le fussent point et ils furent plus nombreux que les premiers.

1/ Examen et objections  du contenu de l’article.

1/1.Ce texte nous appelle à « redécouvrir nos grands maîtres mystiques, véritables guides et éducateurs, pour prendre du recul, vivre raisonnablement, sereinement et honnêtement … ».En lisant cela, une question vient instantanément à l’esprit : à qui l’auteur s’adresse-t-il ? Ces deux lignes, par leur simplicité, cachent tout un fastidieux programme qui semble échapper à celui qui les a écrites! Redécouvrir nos mystiques –ils se comptent par milliers- et voir si leurs modèles sont des exemples de raison, de sérénité et d’honnêteté nécessiteraient une encyclopédie. La dernière vertu citée (l’honnêteté) n’a pas lieu d’être  pour ces hommes auprès desquels nous sommes invités à nous ressourcer et  se trouve là comme un cheveu sur la soupe de la même manière-au demeurant fort troublante- que l’auteur cite les mots « licite » et « illicite » respectivement cinq et deux fois. Est-ce par effet ésotérique ? Quant à la raison et l’argumentaire, ils ont  toujours été mal acceptés par les Soufis. Quand les premiers penseurs de l’Islam, les Mou’tazila, connurent leur déclin avec la théorie d’Al Ash’ari (260-333/873-944) qui fut durant quarante années des leurs, la raison relèvera presqu’exclusivement des seuls philosophes. Ils seront, pour cela, chargés autant par les Soufis que par les Fouqaha. « La philosophie islamique s’articule autour de la religion. Nos philosophes n’ont pas étudié la philosophie grecque en tant qu’historiens mais en tant que musulmans dans l’esprit de corroborer   la Révélation ». Aux premiers pas de la philosophie, fut le Kalam.  Ce terme a connu plus tard d’autres appellations : théologie dialectique, science de l’Unicité etc. Deux Ecoles ont dominé ce mouvement :

-l’Ecole rationaliste de l’I’tizal, née au IIème siècle (VIIIème), presque par hasard. Les Mutazilites, dans leur explication, «  s’inspirent de la philosophie grecque et néoplatonicienne. Ils distinguent entre l’essence du monde  et son existence à partir d’une matière éternelle composant ses propres lois. De cette matière découlent les particuliers et leur ordre ».

-l’Ecole Ash’arite au Xème, qui laminera la première, en sera la deuxième. Pour les Ash’arite, cette interprétation des Mutazilites «  revient à nier toute puissance de Dieu et à nier ses miracles. Ils s’inspirent de l’atomisme de Démocrite (v.460 avant J.C.-mort v.370) : Dieu crée les atomes et intervient dans leur combinaison. Il est donc Le Seul Créateur du monde et de son ordre ».

1/2.Il est totalement faux que les «éminents Soufis » existent depuis 15 siècles alors que le Soufisme, en tant que tel, ne voit le jour, selon Ibn Taymiyya, qu’après le troisième.  C’est par un besoin de légitimité que certains mystiques et hagiographes ont mis des noms du premier siècle parmi les Soufis pour se donner bonne conscience et surtout légitimité. Selon l’auteur,  ils adoptent un mode de vie réduit à sa plus simple expression occultant singulièrement le Coran et la Sunna. Pourtant il suffit de lire « Michkat el Anouar » (La Niche des Merveilles) d’Ibn Arabi avec ses authentiques cent-un Hadiths, son exégèse du Coran et certains commentaires de ses propres œuvres pour se rendre compte de cette grossière bourde.

1/3.Les maîtres spirituels ne peuvent être assimilés à des guides- ci ce n’est pour leurs adeptes- ce qui conférerait à l’Islam un caractère clérical cet Islam qui, dans tous ses commandements, est une affaire entre le Créateur et ses créatures. Sans intermédiaire. Celui qui doit être investi de la fonction de guide par les Musulmans doit  leur parler dans  le langage qu’ils assimilent mais pas celui qui est l’apanage des « initiés » alors que le Prophète a été envoyé à l’humanité entière sans distinctions.

2. Edition des œuvres d’Ibn Arabi par l’Emir Abd-El-Kader.

A l’apparition de l’imprimerie moderne, l’Emir, alors à Damas, qui disposait d’une copie des Foutouhate El Makkiyya  décida de prendre  en charge sa diffusion. Or, il savait que son maître spirituel était, à lui tout seul, une Institution en Turquie. (A partir de Keyseri mort en 1350, la doctrine de Wahdat El Wujûd va peu à peu être officiellement liée au pouvoir ottoman) (2). Le Sultan de son époque avait demandé à Ibn Arabi de lui adresser un exemplaire écrit de sa main ce qu’il fit. L’Emir le savait. Aussi  délégua-t-il deux de ses compagnons algériens auprès du Sultan avec lequel il entretenait d’excellentes relations pour les autoriser  à corriger le sien sur la base de celui  écrit de la main de son maître. Ainsi il fit profiter les lecteurs de la version que nul ne peut contester. Nous n’avons vu nulle part qu’il aurait édité d’autres œuvres du Cheïkh El Akbar ce que nous n’excluons pas pour autant, jusqu’à plus ample informé. Ainsi donc ce n’est pas dans la Zaouïa de Jalal Eddine Er-Roumi (1207-1273) que ce manuscrit était oublié. Cette affirmation gratuite porte une atteinte  grave au génie de ceux qui, en Turquie, étaient passionnés par Ibn Arabi. Au risque de nous redire, nous réaffirmons qu’il existe plus de commentaires en turc des « Fusûs » qu’il n’en existe en arabe. Rappelons qu’à Damas l’écrasante majorité du peuple et les Oulama étaient farouchement hostiles à Ibn Arabi au point où  son tombeau servait d’urinoir. Mais dès le début de leur conquête de la Syrie et de l’Egypte et de leur entrée à  Damas en 1512, les Turcs, sur l’initiative de leur neuvième Sultan, Sélim II (1512-1520), « bâtirent sur la tombe du maître un véritable complexe monumental, comprenant qubba (mausolée), jâmi’ (grande mosquée)  et takiyya (c’est-à-dire une cantine pour les pauvres, et non un « couvent » pour soufis) » (2). Nous savons comment ils l’ont réalisé, nous devinons avec quelle ferveur ils l’ont fait et demeurons béat face à cette intelligente et impressionnante projection sur l’avenir qu’ils ont mise en préalable à ce projet. Comment peut-on insinuer qu’ils aient oublié une œuvre  aussi colossale que les « Foutouhate » et, qui plus est, dans une Zaouïa de l’auteur de « Medh En-Nabi », délirant poème de…40 000vers ? ce même auteur qui donna pour titre à l’un de ses livres celui d’un poème d’Ibn Arabi « Fihi ma fihi ». « C’est avec Sélim, le bâtisseur du mausolée d’Ibn Arabi à Damas, que la doctrine akbarienne devient affaire d’Etat »… « Ibn Kamal Pacha (m.940/1534), savant polygraphe qui fut le šaykh al-Islām de l’Empire durant les dix dernières années de sa vie, est la personnalité la plus notoire à apposer le sceau de l’orthodoxie sur la doctrine d’Ibn Àrabi » (2).

C’est au génie de l’Emir, et de l’Emir seul que cette résurrection des « Foutouhate » est due. Il n’y a pas eu un autre algérien impliqué, l’écrasante majorité des Tourouq algériennes ignorant alors totalement Ibn Arabi ou le connaissant si peu. Quant aux Oulama il se peut qu’ils s’en tenaient à ce qu’a écrit l’Algérien El Makarri (mort en 1631), – artiste du verbe selon Jacques Berque –  auteur du célèbre Nefh Ettib ( œuvre qui ne verra point de semblable jusqu’à nos jours, toujours selon  le même Jacques Berque), qui rapporte, dans une biographie consacrée au mystique andalou que, lorsqu’il prit connaissance des « Fusûs », le Cheïkh el Islam, l’Imam Afif Eddine al–Yafi’ le Yéménite ( 697-1297 / 768 – 1376), adepte de la Qadiriyya et de la Chadhiliyya, recommanda que l’on s’abstienne de lire ce livre. Sans être catégorique, il semble que ce soit également lui qui  adressa une lettre à tous les grands maîtres théologiens, de l’Indus au Portugal, pour leur demander de s’abstenir de le lire  car ils comprendraient exactement le contraire de ce qu’a voulu dire Ibn Arabi. L’Emir avait une connaissance très fine,  totale et clairement assimilée, pour  tout ce qui touchait à sa Religion et à ceux qui gravitaient autour: Fouqaha, théologiens, confréries, et savait exactement où se trouvait l’endroit des modèles de serviteurs de Dieu dans son pays. Plus encore, il connaissait leurs maîtres, ceux de ces derniers et pouvait remonter à travers les siècles. Il l’a écrit de sa propre main. Mystique, il l’était. Dans ses chevauchées, les Fouqaha l’entouraient. Lorsque les perspectives de combat s’estompaient c’étaient les jeunes combattants qui s’agglutinaient autour de lui pour suivre ses cours. Quand il sollicitait un de ses compagnons pour rédiger une correspondance il apposait son cachet n’éprouvant aucun besoin de relire. Nous pouvons étaler des écrits qui laisseront pantois ceux qui les liront sur la connaissance, par l’Emir, de ses compatriotes. Quand on lit ses écrits, on peut aisément noter, noir sur blanc, exactement ce qu’il aurait pensé de se voir citer à côté des quatre noms avec lesquels Monsieur Mustapha Cherif a pris la liberté de le mettre. Ceux qui se pavanent avec leurs littératures sur lui font dans l’exotisme tel que voulu sous d’autres cieux. Tout reste à dire. Nul ne peut prétendre redorer son blason ou rehausser son prestige : il ignorait le premier et honnissait le second. Ce sujet, il l’avait définitivement bouclé à moins de 24 ans et il ne revint jamais dessus. De grâce, cessons alors  de sombrer  dans la récupération primaire et l’indigence intellectuelle. On le savait Qadiri mais la mission qui lui a été imposée par une volonté populaire exprimée par la frange la plus importante de la population algérienne ne l’autorisait pas à imposer son idéologie en usant de son aura ou de son pouvoir ce que n’aurait jamais hésité à faire tout autre que lui.  Cela s’appelle tolérance, désintéressement, ouverture sur l’autre et respect infini des préceptes divins qui commandaient sa fonction et lui dictaient son comportement. Il n’émargeait pas à Beït El Mal (trésor public) auquel il avait le droit de le faire et n’a habité qu’une tente pendant tout l’exercice de sa mission pour sa patrie et même avant. Il est vrai qu’il a habité dans des châteaux…en tant que prisonnier d’une grande nation dont la trahison de la parole qu’elle lui a donnée deux fois dans la même journée du jeudi 2 3 décembre 1847, par Lamoricière d’abord à Sidi Brahim puis par le Duc d’Aumale, fils du Roi des Français le soir même à Ghazaouet, était plus grande puisqu’elle est restée indélébile jusqu’à  à nos jours et le restera jusqu’à ce que « Dieu héritera de la Terre et de ce qu’elle contient ».  On sait qu’il a enseigné « El Ibriz » de Sidi Abdelaziz Ed-Debbagh, de tête, à certains de ses compagnons, alors qu’ils étaient tous emprisonnés à Amboise. Pour accomplir la tâche qui lui était dévolue, il a mis son mysticisme « en veilleuse », contrairement à d’autres. Signalons que la mise sur « la voie » s’opère généralement-sauf pour Ibn Arabi- à partir de 40 ans, âge où le Prophète reçut le Message divin. Et l’Emir avait 39 ans quand il avait quitté définitivement l’Algérie le 25 décembre 1847.

«Les grands maîtres soufis, comme l’Emir Abdelkader, Abderrahmane Thaâlibi, Ahmed Benyoucef, Abu Medyan et Ahmed Tidjani, et tant d’autres, furent d’exemplaires savants, patriotes et éducateurs hors pair, rempart contre les dérives de toutes natures, les idolâtres, les envahisseurs, les despotes  et les corrompus». Là, on est dans un étrange mélange des genres où parmi les cinq mystiques cités certains sont aux antipodes des autres et pour cause ! Aussi tenterons-nous,  autant que possible, de retracer l’essentiel de leur itinéraire et laisserons au lecteur le soin d’apprécier lui-même les particularités entre ces cinq figures du Soufisme que nous propose l’auteur.

Ahmed Tijani (? 1150/1737 –Fès 1230/1814).

Au Vème siècle au Maroc, le soufisme prit un caractère résolument national s’attelant principalement à la seule école chadhilite-jazoulite. Même la Qadiriyya fut marginalisée. Aussi, dès l’apparition de la Tariqa tijaniyya, introduite par Ahmed Tijani,  un très fort mouvement d’opposition de la part des Tourouq locales se dressa face à un homme qui clamait sa suprématie sur tous ses contemporains d’entre les Pôles du soufisme.

Avant de créer sa Tariqa en Algérie et ce en 1782, Ahmed Tijani fut l’élève de Chouyoukh de plusieurs Tourouq dont la Ouazzaniyya, la Derkaouïa  et la Nacériyya (l’Encyclopédie du Soufisme de Abd-El-Mon’im El Hanafi lui attribue d’autres Tourouq)  mais ses ambitions le poussaient à outrepasser leurs limites. Dépassant tous les intermédiaires, il proclama qu’il reçut-alors qu’il se trouvait à Boussemghoun, dans le Sud-ouest algérien-  un ordre directement du Prophète (ç) pour créer sa propre Tariqa qu’il appela « El Mohammadia ». Cette « garantie » d’avoir reçu l’injonction du Prophète l’amena à édicter des règles drastiques vis-à–vis de ses futurs adeptes. Ceux-ci ne doivent en aucun cas être en relation avec un autre Cheïkh quelles que fussent son envergure spirituelle et sa dimension humaine,  ils ne doivent pas non plus quitter sa Tariqa pour une autre et il leur interdit de se recueillir sur les tombes des Saints, passés ou à venir, à part lui. Il finira par comprendre que pour son  double intérêt, moral et matériel, il n’accordera ce privilège qu’à Idriss parce que c’est en lui que se reconnaît toute la population de Fès où toutes les réserves furent formulées à son encontre. Le Sultan Moulay Slimane (1792-1822), toujours prompt à accueillir favorablement ceux qui sont persécutés par les Ottomans d’Alger le reçut avec égards mettant même une grande maison et une pension conséquente à sa disposition quand il quitta l’Algérie en 1798. Il obtient  même une subvention du Palais pour construire sa Zaouïa. Une  protection lui fut assurée sur son chantier que certains opposants à la construction voulaient entraver. Toute cette attention avait pour but de mettre cette nouvelle Tariqa face aux Tourouq locales qui s’opposaient au Makhzen. Le Sultan qui le recevait dans ses soirées scientifiques n’épousa pas pour autant sa Tariqa et resta fidèle à la Nacériyya.

Contrairement à la derkaouïa, la tijaniyya ne prônait pas l’ascétisme, l’indigence, la mortification, l’abstinence ou le dénuement. Ahmed Tijani fut connu pour être porté sur la bonne chair, le luxe dans l’habillement et son goût pour les plus nobles races de chevaux. Il assurait à ses « Ahbabs » (adeptes) d’accéder à l’opulence dans ce bas-monde et le Paradis dans l’autre. Il prônait détenir « les secrets du non manifesté » (El ghaïb)  alors que le Coran nous enseigne : ” Il détient les secrets du non manifesté. Nul autre que Lui ne les connaît »)  (Coran, sourate 6. « El Anâm », verset 59). Ce verset, est d’ailleurs explicité par un Hadith où le Prophète (ç) dit : « Les secrets du non manifesté sont au nombre de cinq et Seul Allah les connaît ». Cette approche alléchante décida les commerçants et les riches à le suivre ce qui imprima à sa doctrine un éclectisme qui va à contre-courant de ce que la communauté musulmane tenait de la Sunna : la cohésion. Les ensembles urbains se rallièrent à lui. Une fragmentation de la société s’opéra dans l’indifférence totale.

Sa Tariqa fut confrontée à de sérieux problèmes lors de son émergence parce que Tijani n’aurait pas été Chérif (noble) et ceci à une époque où toutes les confréries avaient eu, avant lui, ou avaient, à son époque, des Pôles d’origine chérifienne  ce qui conférait un atout de poids pour leur légitimité. Il tenta de se faire établir un arbre généalogique l’incluant dans « Ahl El Beït ».Mais ceci ne dissipa point les doutes sur la recevabilité et l’intégrité de sa généalogie. De plus sa prise de distance vis-à-vis de la Tariqa Chadhiliyya-el-jazouliyya, incontournable au Maroc, et son interdiction des visites des Saints en vue de leur bénédiction ou intercession heurta les couches populaires qui constituaient l’essentiel des adeptes des confréries.  S’ajoute à cela le fait qu’il s’afficha comme le « sceau des Soufis ». (3) Tout le long chapelet de ses éminents prédécesseurs s’étiola. Plus de Ghazzali, d’El Jounaïd, de Sidi Abdelkader El Jilani, d’Ibn Arabi, d’El Hallaj et tant et tant d’autres. Pourtant, « Le dernier de cette Nation ne vaudra que par ce qu’a valu son premier » disait le Prophète. Cette approche peut-elle émaner  d’un savant exemplaire …éducateur hors pair …rempart contre les dérives ? ».

Quant à son patriotisme, nous ignorons s’il avait entrepris quoi que ce soit contre le colonialisme ottoman alors que son propre fils Ahmed, avait  soutenu un siège de Aïn Madhi qui dura un mois, en 1825 contre le Bey Hassan, au bout duquel il accepta de payer un tribut annuel au Beylik. Ce même fils leva une armée et marcha sur Mascara où il fut soutenu par les Hchems. Le Bey  Hassan finira par le tuer et extermina son armée qui n’eut pas de survivants (1827). Et quand les Français occupèrent le Pays, le successeur de Tijani, refusa de se soumettre à la règle religieuse en participant au combat avec les autres Algériens contre l’ennemi commun de l’Islam. L’Emir fit le siège de Aïn Madhi du 25 juin 1838 et finit par l’occuper du 10 au 20 janvier 1839. (4).

Sidi Ahmed Ben Youcef.

Né à El Kelaa dans les Bani Chougrane, entre Mascara et Relizane il fut un personnage controversé. « Qui me connaît ira jusqu’à le regretter » disait-il.  S’affichant comme « Lieutenant du Prophète », il proclamait préserver de l’Enfer. Il se sentait lui-même incompris et inintelligible. Des doutes planent sur ses origines et sa descendance. Moralement il se dédoubla en saint orthodoxe et patron d’observances suspectes et scandaleuses. En tant que mystique il ne fit pas école et ne fut jamais maître à penser dans la postérité. N’a-t-il pas soutenu que le Saint était exempté de pèlerinage parce que c’est à la Kaaba de faire la circumambulation (Tawaf) autour de lui ? Ainsi donc au Prophète (ç) qui nous enseigne que « le Hadj c’est Arafat » Sidi Ahmed le circonscrit au seul Tawaf. Etait-il connu de son vivant ? Si oui pourquoi a-ton commencé par l’enterrer, à sa mort en 1524, dans un endroit jouxtant une décharge d’ordures ? C’est son seul hagiographe, Sabbagh, qui pourrait être derrière sa « célébrité posthume ». A-t-il participé au Jihad pour défendre la Patrie alors que les Ottomans venaient de s’en emparer ? Que doit-on conclure quand l’auteur de l’article le cite étroitement avec Ibn Arabi, l’Emir Abd-El-Kader, Sidi Abou Médiène et Tijani ? (5). Sidi Ahmed Ben Youcef, est-il mis dans le lot, par régionalisme primaire ? Tout laisse penser à le croire à moins que…

Sidi Abou Médiène.

Né en 520 / 1120 à Cantillama (près de Séville), il débuta sa vie comme berger ne connaissant ni la prière ni le Coran (6). Ayant eu l’occasion de voir des ascètes en pleine dévotion, il sentit en lui une force qui le poussait à changer de chemin. Il abandonne son activité et prend la direction du Sud. Arrivé près de la mer il rencontra un vieillard habitant une tente auquel il se confia. Le vieil homme lui conseilla d’aller à Fès et, arrivé là, il fréquenta assidûment son école sous la direction de grands maîtres. L’un d’eux, Abou Ya’za le mit sur la voie et, après quelques années, il partit pour la Mecque où il rencontra Sidi Abdelkader El Jilani (471 / 1078 -561 / 1165) avec lequel il eut de sérieux entretiens. Après ce voyage en Orient, il retourna au Maghreb et décida de s’installer définitivement à Bejaia où il passa pratiquement tout le restant de sa vie. Sa dévotion lui valut une célébrité foudroyante et fit affluer vers lui des gens venus des contrées les plus lointaines. On estime qu’il a formé un très grand nombre d’élèves dont plus de 1000 accédèrent à la célébrité. La qualité de son enseignement, la manière dont il le dispensait et le nombre impressionnant de ses adeptes déplurent aux Fouqaha. Ils en référèrent au Sultan Yacoub El-Mansour qui le convoqua à Marrakech où il décida de s’y rendre, nullement inquiet du sort qu’il savait l’attendre. Arrivé près d’El Eubbad, dans les environs immédiats de  Tlemcen, il rendit l’âme en l’an 561 / 1198 et devint le Saint patron de la ville sans y avoir jamais habité. (6).

Qualifié de « Cheïkh Ec-Chouyoukh » (Le Maître des maîtres) par Ibn Arabi lui-même qui lui rendit visite en 1194 sur sa route pour l’Orient-sans jamais enseigner à Bejaïa comme le stipule l’auteur de l’article-, il fut la source initiatique de Chadhili ; de même qu’il fut l’inspiration de la Khawatiriyya et ainsi la spiritualité d’Abou Médiène allait s’ancrer à travers l’Egypte et la Syrie de manière très profonde.

Abderrahmane Thaâlibi.

Il naît en 1384 aux Issers, étudia à Bejaïa, haut lieu de culture et de science, dès 1399, auprès de grands maîtres tels Ahmed Ben Idris, Al Oughliçi et Al M’Chadalli. Il construisit une Zaouïa à Djoua dans les environs de Bejaïa. Il poursuivra ses études durant deux décennies qui le mèneront à Tunis, au Caire et en Orient. Dans la première ville il passera huit années (1406-1414) auprès d’Al Oubbi et d’El Ghobrini  tous deux élèves du célèbre Ibn Arafa (716-803/1316-1400). Au Caire il aura pour maître Abdellah El-Bisati. Après un passage par la Mecque, il est de retour à Tunis en 1416, où deux grands noms sont les érudits de la ville : Al-Bourzouli (mort en 844/1440) et Al-Kalchani. Il obtient une ijaza du savant tlemcénien Ibn Marzouk (le petit-fils). Dans sa « Rihla », de Grenade à Baghdad, il embrasse, à travers une méticuleuse bibliographie toutes les transmissions scientifiques du monde arabe où il n’oublie pas ses maîtres directs et indirects tels Ibn Arafa, Ibn Atiyya (auteur d’une exégèse du Coran) et Ibn El-Hajib (mort en 1249). Il eut de prestigieux élèves parmi lesquels on peut citer le grand mystique marocain Zarrouk (mort en 799/1493) et le grand théologien tlemcénien Es-Sanoussi (mort en 795/1489), auteur de « Oum El Barahine », connu dans tout le monde musulman et qui est venu à point nommé secouer le monde musulman d’une profonde léthargie. Adepte d’El Ghazzali, il se prémunit contre l’irrationnel. Il nous légua une exégèse du Coran, Al Ouloum El Fakhira, El Fihrisit etc. Il se distingua par ses attaques contre les injustices du pouvoir et des puissants. (5). Nous sommes ici en face d’une exceptionnelle figure de notre patrimoine culturel sur laquelle il reste beaucoup à dire pour l’exemplarité.

Remarques générales.

Ibn Arabi avait deux oncles maternels à Tlemcen dont l’un était roi de la ville : Yahya Ben Yagghane qui abandonna sa charge pour vivre du produit de la vente du bois qu’il ramassait et le deuxième s’appelait Mouslim Al-Khaoulani.

Il se rendit peu avant 590/1193 en Afrique spécialement pour y rencontrer son Cheïkh spirituel Sidi Abou Médiène. La même année, Ibn Arabi est à Tunis en passant par Bejaïa où il n’est pas resté longtemps – certaines sources soutenant que c’était à cause du comportement des Fouqaha vis-à-vis du Cheïkh Ec-Chouyoukh -. A cause des troubles que connaissait Tunis, il retourna à Séville en passant, au préalable, par Tlemcen pour se recueillir sur les tombes de ses oncles. A la fin de 590/1193, il était en Andalousie. Il eut l’occasion de rencontrer le Sultan qui avait fait convoquer Sidi Abou Médiène qu’il sermonna vertement. Et, c’est là, qu’il décida de quitter définitivement l’Occident en 594, année de  la mort de son maître vénéré. Il partit alors pour un voyage d’adieu en Andalousie et en 1200, on le voit à Marrakech en compagnie d’Aboul Abbas Es-Sebti puis à Bejaïa au mois de Ramadhan 1201. (7)  Aucun de ses biographes sérieux ne l’a vu enseigner ni à Tlemcen ou Bejaïa comme l’avance l’auteur de l’article.

Chacun des mystiques cités a sa dimension propre. Ceux qui nous fascinent sont ceux qui n’ont jamais envisagé de faire école ou qui ont semé des sagesses qui feraient pâlir les rédacteurs d’instruction civique pour la postérité. Par corrélation, les autres ne peuvent émarger qu’à notre scepticisme. Pour certains, parmi ces derniers, qui n’ont pas été investis de mission sacrée, nous espérons voir leurs bons adeptes oser apporter les correctifs nécessaires pour étendre leurs vues au plus grand nombre. Il est d’ores et déjà admis que ces vœux pieux ne s’adressent pas à ceux qui sont chloroformés par le seul dieu qui mène aujourd’hui le monde : l’argent.

Lequel de ces mystiques se moule parfaitement dans ce que l’auteur lui a attribué ? Le patriotisme qui leur est reconnu est une simple vue de l’esprit. Le Jihad aussi. Chaque lecteur aura sa propre réponse. Quant à nous, nous nous questionnons : quel message a voulu passer Monsieur Mustapha Cherif ?

Postface.

Par le plus pur des hasards, et une fois ce texte totalement bouclé, nous sommes tombé sur deux courriels, l’un émanant de Monsieur Mustapha Cherif adressé au regretté Hadj Habib Hirèche de la Fondation Emir Abd-El-Kader d’Oran et la réponse que ce dernier lui a adressée le 29 mai 2005 où pertinence et sagesse se conjuguent avec une rare maîtrise du sujet abordé. Le même jour, sur « El-Watan », nous avons pris connaissance du livre « Rencontre avec le Pape » écrit par Monsieur Mustapha Cherif suite à l’audience que Sa Sainteté a accordée à notre compatriote.

Si nous avions pris auparavant connaissance du message de Hadj Habib Hirèche, nous n’aurions jamais élaboré cette réponse tant la sienne brillait par sa limpidité.

En ce qui concerne l’article paru sur « El Watan », il est faux que l’auteur soit le premier arabe à être reçu par le Pape et qu’il est l’initiateur du dialogue islamo-chrétien. Il faut lire l’Histoire. Pour rester dans un cadre algérien, c’est l’Emir qui fut, directement ou indirectement, l’initiateur du dialogue des Religions, suivi par Si Abdelmadjid Meziane qui, alors qu’il était Président de la Fédération FLN du Maroc, fut chargé d’une mission secrète, à Genève, où il rencontra le Père Chenu, qu’il convainquit de faire jouer à l’Eglise  française un rôle de solidarité avec la cause algérienne pour d’abord laver les péchés commis par ceux qui avaient béni les colonisations et jeter des ponts entre les religions ensuite. Suivirent d’autres hommes tels Michel Lelong, le Cardinal Duval etc. Ces quatre derniers avaient une caractéristique commune : aucun d’eux n’avait succombé au vertige des cimes et celles qu’ils avaient atteintes étaient particulièrement élevées. Enfin rappelons que l’Eglise a eu quelques papes arabes et d’autres d’origine juive tels les Borgia.

Sidi-Bel-Abbès, le 15 avril 2011. Légèrement modifié le 02/07/2011

Sources :

  1. Fusûs Al Hikam. Commentaire de Aboul Alaa Afifi. Editions Dar El Kitab El Arabi. Beyrouth. 2ème édition 1400/1980 (La traduction de l’arabe en français est de l’auteur de l’article.)

1.2  Nous sommes redevable de la traduction du texte du Docteur Afifi à un jeune et bon ami, Monsieur Foudhili   Abdelkrim, chercheur émérite et auteur de très sérieuses traductions  d’œuvres pointues de l’arabe au français et fin   connaisseur d’une très large panoplie d’auteurs à travers les siècles les plus féconds de l’Histoire des Arabes.

  1. Le Soufisme en Egypte et en Syrie sous les derniers Mamelouks. Par Eric Geoffroy. Préface de Michel Chodkiewicz. Institut Français de Damas. 1995.
  2. Le Maroc avant la colonisation 1792-1822. Par Mohamed Al Mansour. Edition originale en anglais. Traduction à l’arabe de Mohamed Houbeïda. 1ère édition 2006. Centre Culturel Arabe. Beyrouth-Casablanca. (La traduction de l’arabe en français est de l’auteur de l’article.)
  3. Histoire de l’Algérie Contemporaine. Tome 1. Conquête et colonisation (1827-1871). Par Charles André Julien. Editions PUF. Paris. 1964.
  4. L’Intérieur du Maghreb XVème – XIXème siècle. Par Jacques Berque. Editions Gallimard.1978.
  5. Encyclopédie du Soufisme. Abdelmoun’im Al Hanafi. Edition Medbouly. Le Caire. 2004.
  6. Ibn Arabi. Par Asin Palacios. Traduction de l’espagnol et introduction par Abderrahmane Badawi. Edition de la Librairie anglo-égyptienne. 1965. (La traduction de l’arabe en français est de l’auteur de l’article).

le 03 juillet 2011


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03 juillet 2011

3 Commentaires pour “D’Ibn Arabi à l’Emir Abd-El-Kader de Mustapha Cherif”

  1. yali

    Salam Alaykoum,

    Suite au décès du père d’une connaissance de ma mère hier (le 04 juillet-rahimahou ALLAH)je cherche l’adresse exacte,si quelqu’un pourrait me renseigner ALLAH youjazih du défunt (Famille El Almi ou Lalmi??)vers la cité Mimoun à Sidi-bel-Abbès pour pouvoir venir rencontrer la famille en ces douloureux moments….
    Barak ALLAHOU Fikoum (Votre frère Ali d’Oran)

  2. bonsoir monsieur Senni , personnellement mm si il etait un mufti ce monsieur ne n’arrive pas à le gober .
    il débite de la science pour des bonbons à souhaits pendant le nayer sans gant et comme pour éblouir .
    Etre un apparitch et homme de culture sa ne colle pas?
    désolé c’est mon impression personnelle .

Les commentaires sont fermés

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