Piloter un chameau aérodynamique

Au matin de ce jeudi, le beau ciel d’Oran est escaladé par la montagne ‘Santa Cruz’. Le bleu contraste avec la pierre sombre. Vol air Algérie, AH2018, en direction de Barcelone. Juste avant le décollage, le commandant de bord lance, par haut-parleur, trois Allah-ouakbar, récite une invocation (dite celle du Voyage), avec la ferveur d’un cavalier d’Arabie et escalade les airs. Tapis volant dans la tête. Ou aérodynamique du bigotisme. On peut comprendre la foi de chacun ou l’envie de prier, mais dans l’intime du cœur. Sans spectacle ni show. Sans le crier dans un avion et faire l’exhibition de son bigotisme. Il s’agit de piloter un avion et cela impose des règles. Mais c’est ainsi partout. Le «1984» de Sansal n’est pas seulement une fable, mais une réalité sur cette épidémie du bigotisme qui, un jour, deviendra un Régime. Au lieu de réinventer les moteurs, on se réfugie derrière le «Inchallah» qui absout de tout et surtout de travailler et de tenir parole ou d’être ponctuel. Du coup, mettre cette information sur le Réseau et voilà que les propriétaires de la religion se manifestent. Plus dieux que Dieu lui-même, «privatiseurs» de la foi, propriétaires de l’islam, qui vous insultent et se hasardent dans le raccourci connu : vous critiquez le bigotisme ou l’islamisme assis, et voilà qu’on vous accuse d’être islamophobe. Vous vous élevez contre les commerçants du religieux, et on mobilise le terrorisme médiatique de certaines chaines TV islamistes, contre vous. Autrefois on égorgeait les intellectuels et artistes algériens, aujourd’hui on leur coupe la langue. Variation sur le même métier.

Vieille interrogation du chroniqueur : «A qui appartient une religion ?». Apparemment au plus violent, au plus bavard et au plus inquiet dans ses croyances intimes. Le radical, égorgeur ou prosélyte, a ceci de particulier qu’il a besoin de proclamer, à voix très haute, sa croyance, insister, devenir intolérant justement parce qu’il… doute. Ce doute lui impose de militer pour l’unanimisme et parler à la place de Dieu, donner et ôter la vie. Ce pilote a le droit de croire ou pas, mais s’il se sent le besoin d’en faire un effet de scène c’est qu’il doute de la technologie, de sa maîtrise, ou a besoin de croire que l’avion est un tapis ou une chamelle. Cette attitude se répand, se généralise, atteint le réel et démantèle les habitudes et les courtoisies. Le rite dévore la confiance en soi, le dogme se fait slogan sans appel.

Ce genre de prosélyte a ceci de propre qu’il est perfectionniste dans le rite mais fermant les yeux sur tout le reste. Il peut accepter un pays volé, un pays colonisé comme l’ont fait les ulémas et leur association, il y a des décennies, ne rien dire sur la corruption, la saleté, l’exil et le culte de la présidence à vie et l’Etat «photoshopé», mais gonfle ses plumes dès que vous parlez de la religion qui lui appartient à lui, tout seul dans son unicité divine. C’est alors que le prosélyte fabrique de vous le traître idéal, l’ennemi de la nation. Son instinct le pousse à faire la guerre et vous la fait à vous, le désarmé, civil et scribe de son temps, mais sa lâcheté l’empêche d’aller plus loin pour changer le régime ou se rebeller contre la soumission politique. Cela aboutit au compromis connu : on devient pilote mais avec la tête d’un imam, on se fait patron d’un parti islamiste mais ministre d’Etat du régime que l’on déteste, on insulte l’Occident mais dès qu’il y a répression on va s’y installer avec femme et enfants et pas en Arabie fantasmée. On se fait pilote et on arrive à interdire les boissons alcoolisées dans l’avion, mais par la ruse. On s’installe dans la zone grise du consommateur des technologies et de l’insulteur de l’Occident qui les a inventés. On va au Djihad contre l’Amérique mais chaussé de Nike et précautionneux sur son Iphone. On vous lance que vous détestez votre pays, mais on vous l’écrit à partir d’une capitale européenne où on mange la récolte en insultant la tribu qui loge. Fascinante schizophrénie. Compromis entre l’impuissance, la lâcheté et l’envie d’identité mais sans bras, ni muscle. D’où l’insulte, la violence dans le propos, le refus des différences, la fabrique du traître, la théorie du complot et le monopole sur la foi et le dogme.

Faut-il détester ces gens ou les moquer ? Non, ils sont aussi nos reflets. Le signe clinique de la maladie de nos âmes, à tous. La preuve d’une inquiétude pathologique face au réel. Il y a maladie et lâcheté, converties en rite et agressivité. Dans le cas d’un pilote qui a besoin de prier en criant, c’est très inquiétant cependant. Sans rire.

PAR Kamel daoud
le quotidien d’Oran du 7 mai 2018


le 15 mai 2018


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15 mai 2018

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