…La machine à poursuivre fonctionnait depuis neuf heures : Le parquet à la commande, le greffe à l’exécution et des pourvoyeurs en criminels, venus par fourgons pleins des douze suretés urbaines de la wilaya. Ce n’est qu’à quatorze heures que vint notre tour. Pendant tout ce temps nous restions cloués dans un corridor exigu, tous égaux dans l’étroit ; suspects, flics et avocats. Sauf que les uns, rivés aux bancs, portaient les paires de menottes sur les deux poignets, les autres portaient les leurs dans une seule main et restaient greffés à leurs compagnons de fortune comme leurs accessoires et les troisièmes les mains libres, libres de rouspéter et de faire les cent pas.

– Bon, il est quatorze heures. Je suis enfermée dans ce bureau depuis neuf heures. Je suis fatigué. Je sens que ma tête va éclater, alors soyez bref.
– Pardon maitre, asseyez-vous.
– Non toi, tu restes debout. Allo, oui, mais non je n’ai pas demandé cela. Je veux que l’expert médical dise si la victime va perdre la vue définitivement ou non, vous comprenez, il faut qu’il tranche. De son avis dépendra la qualification des faits et le renvoi ou devant le délictuelle ou les assises, vous comprenez. Mais non, ça ce n’est pas votre problème, gardez le encore quarante huit heures,je signe. Compris? Au revoir. Allo, allo, oui, et à propos du nouveau né trouvé dans la décharge publique est-ce qu’il y a du nouveau? Ah oui ok, bon.
– Pardon maitre, tout ceci est infernal.
– Alors qui a frappé?
– Madame celui-la a pris ma fille par la force alors qu’elle était mineure, pour sauver mon honneur j’étais obligé de la lui donner.
– La lui donner! Ce n’est pas gratuitement que tu as sauvé ton honneur je pense. Tu veux dire qu’elle est sa femme. Continue, vite.
– Oui madame. Ma femme est malade sa fille est venue la voir et il a voulu la reprendre par la force.
– Ce n’est pas vrai madame le procureur.
– Tais-toi. Mais qui t’as donné la parole. Toi continue et répond,qui a frappé ? Répond simplement à la question simple, le reste ne m’intéresse pas. Allo, oui je vais liquider rapidement ce dossier, mais viens me remplacer s’il te plaît, je n’en peux plus, je suis crevée.
– Pardonnez maitre, c’est infernal.
– Oui, tu disais ? Qui a frappé ?
– Madame, ma fille…
– Non, sa femme. Qui a frappé ?
– Je veux vous dire madame…
– Ne dit rien, j’ai le dossier entre les mains, répond à ma question, qui a frappé ?
– Lui (le gendre) et lui (un des carnassiers).
– Et celui la ?
-Non.
– Et celui la ?
– Non.
– Madame…
– Non, ça va, j’ai fini avec toi.
– Tu as entendu ? Il dit que c’est toi et lui qui ont frappé. Qu’as-tu à répondre ?
– Madame, on a téléphoné à ma femme pour lui dire que sa mère allait mourir. On était donc obligé de venir la voir. Mais j’avais peur qu’on séquestre ma femme comme ça a été fait auparavant et que « lui » est ses amis m’agressent, alors je suis venu avec les miens, mais nous ne l’avons pas agressé, au contraire c’est lui qui m’a frappé, regardez, il a cassé le pare brise et les feux avant de la voiture qu’on m’a prêté.
– Je n’ai rien à regarder, lui il a un certificat médical, en as-tu un ? Non, alors… Expliquez-lui plus tard maitre. Continue.
– Madame c’est vrai que je n’étais pas quelqu’un de bien. Mais depuis que je me suis marié avec Nesma je me suis casé et je travaille comme livreur dans une boulangerie, je ne vis que pour ma famille. Je suis parti vivre et travailler ailleurs, à Ain-Temouchent, dans le but de nous éloigner et de protéger Nesma de son père.
– C’est son père. Tu ne vas pas me faire croire que tu la protèges mieux que lui, contre lui. Tu n’as pas plus d’inquiétude pour elle que lui.
– Si madame.
– Tais-toi.
– Tout est clair maitre vous pouvez disposer merci. Greffier faites les sortir.
– Madame c’est mon mari qui m’a sauvé de mon père et de la débauche dans laquelle je me trouvais à cause de lui alors que j’étais trop jeune…
– Donnez-lui un mouchoir. Calme-toi, ça ne sert à rien de pleurer. Ce n’est pas moi qui juge. Continue mais vas vite.
– Mon père s’en foutait que je rentre à la maison à minuit ou à trois heures ou que je ne rentre pas du tout, pourvu que je lui ramène cinq cent ou mille dinars, de quoi s’acheter sa bouteille de vin et son joint. Et quand j’étais plus jeune il m’a …
– Ah non, non, non, arrête. Aujourd’hui j’ai un dossier ou ton père est victime, il a un certificat médical, le reste n’est pas mon affaire. Tu sais des comme lui il y en a tellement par les temps qui courent.
– Greffier faites les sortir. Face aux épreuves de la vie, chez les voleurs, les violeurs, les maquereaux, les drogués à bas prix, les voleurs à la tire et les trafiquants de tout genre il y à une étonnante chaleur humaine et un esprit de solidarité inconnu des escrocs aux cols blancs, des
émetteurs de fausses factures, des chèques sans provisions, des férus de sang public et des évadés fiscaux. Ces derniers vivent leur tragédie judiciaire, et l’après tragédie, dans la solitude et plus tard, souvent, dans la misère, pauvres qui s’ignoraient et qui se découvrent. Les premiers, eux, ont ce secret de transformer le drame en une réunion de grande famille ou se rejoignent, au moment de l’épreuve, pères, mères, frères, sœurs, oncles, tantes, voisins, voisines et amis. Un monde que parfois une salle d’audience ne peut contenir. Grande richesse ou seul manque l’argent.

Dans le box des accusés les gais-carnassiers se pavanent et gonflent les torses face aux publics des salles d’audiences et ne baissent que rarement les yeux devant leurs juges. Ils savent que pour eux dedans n’est pas pire que dehors et demain n’est pas pire qu’aujourd’hui et hier. Il y à pour eux dans le crime comme une réhabilitation qui leur permet, faute d’être des saints, de s’élever au statut de « viril redoutable » et qui donne à leurs misérables parents cette compensation à leurs drames et à leurs échecs d’afficher une certaine fierté de leurs rejetons. D’où
l’accueil réservé aux héros, les youyous et la fête à domicile une fois la peine purgée ou graciée. Il y a en a même qui égorgent moutons.

Devant la machine à tri et à distribution des peines, le jour du procès, les inculpés, nombreux, étaient libres de leurs mouvements, dans l’espace de trois mètres carrés que constitue le box des accusés. Appelé à la barre, le père, victime statuaire, pris le premier la parole. Il exhiba le bras emplâtré et les six points de suture sur le cuir chevelu. Il s’acharna contre son gendre et disculpa ses acolytes, dans l’espoir, sans doute, de recevoir, toute honte bue, le complément aux arrhes déjà versés. Et il regarda Nessma le sourire aux lèvres, narquois et prometteur.

Puis vint le tour de Miloud. Et comme le veut la tradition et la règle de leur code de l’honneur « qui demande soutien paye peine» il assuma seul la responsabilité des faits, dignement, à voie basse, sans lever la tête de peur que le mensonge se voit dans ses yeux. Et il esquiva le regarder Nessma.

Les carnassiers jurèrent n’être pour rien. Et le novice joua le niais abusé.

Quant à Nessma elle ne prononça pas un mot, tétanisée qu’elle était par la perspective d’une condamnation lourde de son mari et par le regard vicieux et menaçant de son père. Morte, elle ne voyait plus rien, ne sentait plus rien. Ou irait-elle ? Comment lui échapper? Comment vivrait-elle ? Elle voulait, pour aider son mari et pour apaiser sa conscience, répondre au conseil de l’avocat de Miloud et dire en audience publique tout ce que le secret du cabinet de la république, occupé par le procureur, avait refusé d’entendre et d’écouter. Elle brulait d’envie de casser les tabous, de vider à la face du juge et de la curiosité du public le sac plein de toutes les perversions de ce géniteur biologique qu’on
appelle son père, qui était sur le point de réussir sa manœuvre : Instrumentaliser une justice expéditive et aveugle, briser sa paix retrouvée et ses espoirs et la ramener à la tanière qu’elle a fuit comme fuit le gibier le charognard. Elle n’a rien pu dire. Comment pourrait-elle, sinon, éviter les foudres de son géniteur en l’absence de son protecteur? Comment pourrait-elle croiser le regard de toutes les personnes présentes dans la salle d’audience, et les autres, si elle se dénudait devant elles ? Verraient-elles en elle une victime avec laquelle on compatit ou une trainée que l’on croira permise ?

Miloud fut condamné à un an de prison ferme. Son beau père reçu cent mille dinars à titre de dommage-intérêt pour préjudice physique et moral. De quoi faire son bonheur illusoire, et lui permettre d’assouvir sa soif en drogue et en alcool. Cette misère qu’il a demandé et qui lui a été accordé amplifiera la misère de son âme. Les autres co-inculpés furent acquittés. Qui est victime, qui est coupable ? Quelle est la part de l’ange en chacun de nous et qu’elle est la part du diable ? Qui mérite compassion, qui mérite sentence ? Miloud, ce petit diable qui a fait
preuve de dignité et de repentance, ou le beau père pervers ? Pourquoi dame justice persiste-t-elle à garder le bandeau sur les yeux ? Comment verrait-elle la vérité si elle reste sourde aux cris d’aide et de douleur. Comment frapperait-elle de son glaive menaçant le mal plutôt que le bien si elle persiste à garder les yeux fermés ? Ne peut-elle pas faire meilleur usage de la balance éternelle qu’elle tient dans la main, en ne se fiant pas uniquement aux apparences, à la matérialité des faits, à un certificat médical.

Fin
MEKIDECHE